Les jardins des maisons où j’ai grandi étaient envahis par les piscines. De petites taches bleues dans des aplats de vert qu’on pouvait discerner depuis le mont Saint-Eynard. Pour fuir la canicule pendant les vacances d’été, j’allais dans l’une d’entre elles, chez les parents de mes amis, chez des propriétaires absents ou à la piscine municipale quand elle était ouverte.
Un jour, mes parents ont eux aussi voulu avoir une tache dans notre jardin. On s’était rendu un week-end à Alpexpo pour la foire de Grenoble, un gigantesque showroom où des exposants présentaient leurs produits et services pour aider les familles moyennes à réaliser leur projet. Un hangar quadrillé de centaines de maigres cloisons en mélaminé, au milieu desquelles nous attendait un stand de piscines. Elles sont un confort non négligeable ici. Des espaces «qui font bien» pour résister ou non, à la chaleur étouffante de l’été, mais aussi des endroits trop bruyants pour les voisins en journée et trop calmes pour le gibier égaré la nuit qui finit noyé. Un jeune commercial gominé en costard bleu marine avait captivé l’attention de mes parents sur cet investissement à long terme : le type de piscine, le liner, le traitement de l’eau au sel ou au chlore, les équipements d’entretien nécessaires et même l’aménagement de la terrasse.
En contrebas de la maison, j’avais aidé mon père à délimiter au sol la projection de plans 3D du futur emplacement de notre piscine, pendant que celle du village fermait définitivement pour des problèmes de vétusté. Je me projetais dans cette forme géométrique orange d’une vingtaine de mètres carrés qui s’évaporait au fil des saisons ; la pluie et l’herbe avaient laissé seuls quatre piquets rouillés
405 ARRÊT DE MORT
Une brèche s’ouvrait lorsque l’un de mes potes obtenait un travail. C’est grâce à l’une de ces brèches que j’ai été facteur pendant près d’un an à Grenoble centre, dans le secteur 4, tournée 405, à mon retour de Montréal. Un rythme de 6 jours sur 7 dans les quartiers populaires et en gentrification de l’Aigle et de Saint-Bruno, dans le sud, à dos d’une monture électrique et de ses trois sacoches.
On pointait à 6h15 à l’arrière du bureau de poste, par une porte grise envahie de traces laissées par le va-et-vient incessant des vélos épuisés des tournées quotidiennes. C’est planté sur nos tabourets de la zone 4 qu’on triait mécaniquement parmi les centaines de casiers des cinq bureaux métalliques, les milliers de courriers, lettres et publicités minutieusement ligaturés par de gros élastiques en caoutchouc.
On reconnaît un facteur par des marques rouges aux poignets sans poils. Des entassements de papiers démêlés constituaient des rues, des immeubles, des habitations, puis des humains en attente d’expéditeurs. La retraitée qui patientait tous les matins à 8h25’ devant cette banque avec des viennoiseries, la coiffeuse de Jean- Louis David pendant un brushing, les frères carrossiers au milieu des épaves, Laurie du club libertin «Les Dunes» qui récurait le jacuzzi vide et Yvette, la veuve presque centenaire du 12ème étage. Des rencontres qui devenaient une chaîne de mouvements, ma chorégraphie quotidienne : pédaler, se désarçonner en route et activer la béquille avant, enfoncer la porte avec la clé PTT, gaver les boîtes aveuglément, faire signer ces maudits recommandés, repartir et recommencer jusqu’à l’abattage du stock. La routine que certains effectuent toute une vie, où l’on devient non pas par choix mais par nécessité, un personnage public pour les habitants du quartier et un fantôme pour les autres.
Denis me convoque dans son bureau après ma tournée quotidienne, à l’étage dans les bureaux de l’administration. Apparemment, on est content de mon travail ; je suis efficace, méthodique, ordonné et j’ai un bon sens du relationnel. Il est enthousiaste : j’ai toutes les qualités nécessaires pour devenir le facteur référent de la tournée 405 à la fin de mon troisième CDD qui pourrait se transformer en CDI. Indéterminé, cet adjectif scelle un avenir qui ne m’appartient pas; il bouscule mes projections vers autre chose, une autre ville, l’opportunité d’une nouvelle brèche à explorer.
Lorsque je rentre à Grenoble, je reconnais mes anciens collègues toujours en tournée, qui tracent leurs routes programmées. Je connais le nom de leur chat et de leur tortue, la couleur de leur voiture, leur destination de vacances et, pour certains, ce qu’ils auraient voulu être. Pour eux, je ne suis qu’un prénom qui était de passage, je suis l’un de leurs fantômes.
MOTHERLODE
Un an après ma naissance, on a pu quitter le centre-ville de Grenoble. Ma mère avait hérité d’un terrain à Corenc, une commune de quelques milliers d'habitants, nichée sur d'anciennes collines viticoles au nord de l’agglomération. Nous avons habité à Corenc-village, où il avait la place principale et l’église, l’école primaire, une bibliothèque, une supérette et autrefois un bar-tabac. J’avais l’habitude de marcher jusqu'à cette place pour me poser fumer des clopes au belvédère et y faire du stop sous l’abri-bus. Ici, c’était galère pour descendre en ville, un seul bus partait tôt le matin et remontait en fin de journée. Des voitures et des camions s’arrêtaient par là, pour quitter le massif de la Chartreuse.
Au-dessus de nos têtes, le mont Saint-Eynard domine. Il est connu pour ses départs en parapente, ses voies d’escalade et souvent, on l’entend: les éboulements de ses falaises arrivent jusqu’aux habitations. Parfois, des hélicoptères cherchent les randonneurs égarés à la tombée de la nuit ou des égarés de la vie venus se libérer. On a tous entendu parler de quelqu’un qui connait quelqu’un.
« Des jeunes qui rigolent, d’autres qui sautent de la falaise J’suis pas assez fort j’vais XP dans la vallée »
Luther - ALAKAZAM
Tout semble terriblement parfait loin de l’agitation de la cuvette urbaine. Les murailles de haies sont taillées, les poubelles sont surprenamment vides, les tags se font timides, les écureuils se baladent sur les câbles électriques, et tout le monde se sourit. Seules les voitures trop grosses pour les routes étroites font s'engueuler les gens, et les tondeuses gueulent à la place du coq.
Avec Perline, on fait du stop devant chez Lou pour remonter. C’est lundi, il est environ minuit, il neige, on a froid et aucune voiture n’est passée depuis trop longtemps. Sur le portail de chez elle, je regarde les traces du lycée laissées par nos mains, entremêlées à celles d’inconnus qui étaient en attente. Au loin, un chasse-neige arrive, on sait qu’il va enfin tourner à gauche. Dedans, ça sent la beuh sous un fond de dub, et dehors, les pleins phares éblouissent la route immaculée : « On va beaucoup travailler ce soir, mais bon tu sais, ça va pas tenir ! ». Mes parents craignaient que la neige stagne sur le bitume pour aller travailler, car si c'était le cas, ils devaient se lever tôt pour déneiger le chemin de la maison. Ma mère bossait au service syndic d’une agence immobilière, et toute la journée jusqu'à tard le soir, elle réglait les problèmes des gens dans les immeubles. Mon père, lui, était coiffeur depuis ses 16 ans. Il n’avait pas eu le choix ni le temps de se demander ce qu’il aurait voulu faire, suite au décès de son père. Pourtant, ils aimaient leur métier, et ça leur convenait bien. Tous les deux, ils avaient pu nous faire rejoindre Corenc, ma soeur et moi.
Quelques années plus tard après notre arrivé, une maison bleue est sortie d’un champ en friche. Une famille de plusieurs générations de commerçants avait fait construire cette maison en bois, style californien, qui dominait le quartier. Ils rejoignaient les nombreux voisins ingénieurs, médecins, cadres supérieurs, et rapidement, ils sont devenus proches de mes parents. Leur maison s’apparentait à une salle de jeux pour 4 enfants. Les couloirs étaient assez longs pour skater entre les pièces, le trampoline suffisamment large pour dormir dessus, le babyfoot était en compétition avec un billard et un flipper et les balançoires des chambres ne subissaient pas la pluie. Une vie de SIMS. Mon père avait remarqué qu'on passait beaucoup de temps dans cette maison bleue, nous y allions plus souvent qu'ils ne venaient chez nous. « Ce n'est pas parce qu'on habite Corenc qu’on est comme eux », m'avait-il dit un soir. Ici, on apprend à dire « comment » au lieu de « hein », on utilise étrangement le couteau avec la main droite, et les enfants appellent leurs parents par leur prénom. Des codes qui ne nous appartenaient pas, et des modes de vie que nous n'avions jamais côtoyés. Je me suis construit sur cet entre-deux et cette famille et sa maison perchée représentait la friction entre le rural et l'urbain, le télescopage des petites classes moyennes et de la bourgeoisie.